Le monde, dans son ambiguïté et sa richesse

25 08 2007

La valeur artistique de Spencer Tunick est-elle à la hauteur de son succès médiatique? Interview admirative de Michel Thévoz.

Ex-directeur de la Collection de l’Art brut et ancien professeur d’histoire de l’art à l’Université de Lausanne, Michel Thévoz a publié de nombreux ouvrages sur des créateurs «borderline». Il dit sa grande admiration pour le photographe new-yorkais.

Le Temps: Spencer Tunick est l’un des photographes les plus célèbres des années 2000. Est-il aussi, à vos yeux, l’un des plus importants?

Michel Thévoz: A tous égards, que ce soit en termes de créativité, d’inventivité ou d’originalité. Surtout, il a le don de déplacer l’espace de l’art. Face à la dérive commerciale de la photographie contemporaine, sa capacité à déplacer son métier dans la rue et à y associer le grand public suffit à en faire l’un des plus grands artistes d’aujourd’hui.

- Quel message transmettent ses œuvres?

- Ce qui fait en partie le talent de ce photographe, c’est qu’il va au-delà de toute traduction verbale. Un écrivain célèbre - je crois que c’était Flaubert - a déclaré: si on peut dire quelque chose de son art, pourquoi le réaliser? Spencer Tunick ne délivre pas de message. Il donne à voir le monde dans son ambiguïté et sa richesse. Ce qu’il exprime, c’est l’extraordinaire ambivalence de l’homme, avec son corps à la fois physiologique, animal, et chargé de symboles.

- Apporte-t-il du nouveau?

- Spencer Tunick est un provocateur. Pas parce qu’il dénude des gens et rassemble des foules. On voit cela partout. Mais parce qu’il a l’art de produire des événements inclassables. Ses clichés sont-ils impudiques? Tous les avis sont possibles. Un fait est certain. Ces photos sont livrées sans mode d’emploi, contrairement à celles que publient les galeries et les journaux.

- Ses clichés les plus connus présentent un homme en troupeau. Cela n’est-il pas déjà une affirmation?

- S’il y a un message, c’est l’ambivalence. L’homme en masse a été capable du pire comme du meilleur. Il y a eu les immenses rassemblements nazis, mais aussi les élans collectifs révolutionnaires. Spencer Tunick interpelle le public en lui montrant la foule et en suggérant son énergie instable mais il ne fournit aucune clé d’interprétation. C’est en cela aussi qu’il est un grand artiste. Parce qu’il questionne sans répondre. Qu’il affiche une exceptionnelle capacité à provoquer l’interrogation et à laisser chacun se débrouiller avec.

- L’œuvre de Spencer Tunick survivra-t-elle à notre époque?

- Si on mesure une œuvre à la multiplicité des réactions qu’elle engendre, alors celle-là devrait durer. Je comparerais volontiers les photographies de Tunick aux natures mortes de Chardin. Ces natures mortes montraient des choses insignifiantes. Mais Chardin avait une manière de les peindre qui les rendait problématiques et déroutantes. Les clichés de Spencer Tunick ont le même pouvoir et pourraient bien lui survivre longtemps aussi.

Le Temps le 18 Août 2007.





Amine Bennis - “Ma rencontre avec l’art brut a été une véritable révélation”

23 04 2007

L’artiste plasticien Amine Bennis expose actuellement ses travaux récents à l’Espace Expression de la CDG de Rabat, sou le thème « Rencontres inattendues ». Ingénieur de formation et peintre autodidacte, il a su développer la création plastique dans sa forme la plus instinctive. Entretien.

Dans votre exposition, il y a une recherche obsessionnelle de l’expression instinctive voire spontanée et infantile ?

Probablement. Il y a sûrement un plaisir inconscient à revivre l’innocence créative de l’enfance.

Qu’est-ce qui fait la particularité de votre recherche plastique ?

Je cherche à générer une expérience visuelle nouvelle en déstructurant les formes, espérant ainsi surprendre le regard du spectateur, d’où le titre de l’exposition « Rencontres inattendues ».

La peinture pour l’artiste Amine Bennis ?

Un magnifique espace de liberté. C’est un art qui mérite d’être aussi populaire que le cinéma ou la musique, d’où la nécessité d’un travail d’éducation et de vulgarisation.

Etes-vous inspiré par les oeuvres de l’art brut et du mouvement Cobra?

C’est vrai que ma rencontre avec l’art brut a été une véritable révélation. J’ai été fasciné par la démarche de Jean Dubuffet, véritable précurseur de l’art brut dans les années 40 et grand artiste. Avoir eu le courage de mettre en avant et d’imposer des oeuvres si peu académiques et en décalage avec tous les courants de l’époque était un véritable défi, aujourd’hui parfaitement réussi.

En ce qui concerne Cobra (mouvement avant-gardiste des années 50 et initiales de Copenhague, Bruxelles, Amsterdam), j’ai beaucoup été marqué par les expositions des oeuvres de Corneille et Alechinsky, durant mes 10 années passées à Bruxelles. Même si la démarche n’est pas la même, toutes ces oeuvres possèdent en commun une très forte charge émotionnelle véhiculée le plus souvent par des couleurs très intenses et une approche figurative propre à chaque artiste et simplement inclassable.

Vous exposez actuellement à l’Espace Expression de la CDG. Qu’en avez- vous tiré ?

C’est une très belle salle qui permet d’exposer des oeuvres de tailles diverses. Je remercie par la même occasion les responsables de cet espace, de la liberté totale dont j’ai pu jouir durant l’aménagement de l’exposition.

Un mot sur vos personnages aux formes surprenantes et joviales.

Ils vivent dans l’imaginaire du spectateur. A chacun de créer sa propre histoire.

Commentaire sur votre large palette de couleurs.

Les couleurs sont comme des notes de musiques qu’on essayerait de mettre ensemble pour composer une mélodie « visuelle ». Il faut parfois en utiliser plusieurs pour créer le rythme et l’effet d’équilibre recherché.

En tant qu’artiste-peintre, comment se portent les arts plastiques au Maroc ?

Il faudrait beaucoup de recul pour avoir un avis tranché sur la question. Je pense que la création se porte bien. Elle se porterait encore mieux si elle était accessible à un public plus nombreux.

Vos valeurs de prédilection ?

Travail, simplicité et respect.

Qu’est-ce que vous inspire le plus ?

Aller vers l’autre et échanger avec lui surtout quand il est différent de vous.

Le secret de la création ?

Je ne pense pas qu’il y ait d’autre secret que le travail et la remise en question perpétuelle.

All Africa le 23 Avril 2007.