Gravé par un fou, un joyau de l’art brut

28 07 2007

Rue Cabanis, dans le 13e arrondissement parisien, le long de l’hôpital Sainte-Anne, le grand hôpital psychiatrique parisien, trois panneaux de chêne ont été installés, verticalement, à l’abri d’une plaque de verre. On peut lire, gravé dans le bois, un étrange texte qui s’en prend violemment à la religion. Un texte délirant, qui met le lecteur mal à l’aise tant une souffrance sourd de ces phrases sans accents ni ponctuation : ” La religion a inventé des machines a commender le cerveau des gens et betes (…) l’eglise apres a voir fait tuer les juifs a hitler a voulu inventer un proces type et diable afin prendre le pouvoir du monde et imposer la paix aux guerres (…) nous jean paule somivies innocents nous n’avons ni tue ni detruit ni porte du tort a autrui c’est la religion qui a invente un proces avec des machines electroniques a commander le cerveau “.

Ce ” manifeste ” a été trouvé dans une ferme du Béarn où est mort, en 1972, un homme de 33 ans connu sous le nom de Jeannot. Ce fils de paysan a eu une enfance paisible. Une déception sentimentale, semble-t-il, le pousse à s’engager dans un régiment de parachutistes en Algérie. Engagement écourté par le suicide inexpliqué de son père, un homme violent, en 1959.

Jeannot commence à dériver. Il vit dans la ferme, avec sa mère et sa soeur Paule, a des accès de démence et peu à peu se coupe du monde. Quand sa mère meurt, en 1971, il refuse de se séparer du corps et obtient de l’enterrer dans sa maison, sous l’escalier. Ses crises redoublent, il ne quitte plus sa chambre et commence à graver sur son plancher un texte autour de son lit. Puis il se laisse mourir de faim. Vingt ans plus tard, sa soeur meurt et on retrouve, dans la ferme, le plancher gravé, qu’un antiquaire récupère.

En 1993, un psychiatre, le docteur Guy Roux, le découvre et l’achète. Il est alors régulièrement exposé comme une oeuvre majeure de l’” art brut “. Depuis 2002, le plancher appartient aux laboratoires pharmaceutiques Bristol-Myers Squibb. Le professeur Olié, chef du service hospitalo-universitaire de santé mentale et de thérapeutique, obtient qu’il soit confié à Sainte-Anne, qui prépare sa mutation. ” Des travaux importants sont en cours pour ouvrir davantage l’institution sur la ville, explique Lazare Reyes, l’adjoint au directeur de Sainte-Anne. En 2010, le Plancher de Jeannot devrait être installé de façon définitive à l’entrée principale de l’hôpital. Il symbolisera cette volonté d’ouverture. “

Cette installation provoque quelques remous parmi les psychanalystes. L’un d’eux, Bertrand Ogilvie, dénonce ainsi l’ambiguïté du texte sur la schizophrénie qui l’accompagne, ” véritable affiche publicitaire du laboratoire mécène “.

Le Monde le 21 Juillet 2007.