L’effervescence sainte-albanaise

24 06 2007

Loin de toute culture codifiée aux frontières des marges de l’Aubrac et de la Margeride, l’aventure que l’on nomma en 1945 « art brut » avait déjà commencé à Saint-Alban. « Lorsque je suis arrivé à Saint-Alban en 1940, Forestier avait déjà inventé l’art brut », disait François Tosquelles. L’intuition du regard de nombreux infirmiers et médecins n’avait pas laissé échapper l’intérêt de créations atypiques. Comme un choc poétique où, à y regarder de plus près, une profondeur symbolique s’inscrivait là dans des matériaux bruts assemblés comme jamais vu. Maxime Dubuisson s’était intéressé à Auguste Forestier et a fortiori à sa production, partie intégrante de sa personne. Lucien Bonnafé retrouve Auguste, inventeur de ses jouets d’enfant, lorsque, fuyant Paris, il arrive à Saint-Alban. C’est ici que Paul Éluard est saisi à son tour par les étranges assemblages d’Auguste Forestier. L’intérêt de ces oeuvres sera partagé par de nombreux artistes et intellectuels : André Breton, Dora Maar, Pablo Picasso, et nombreuses furent les productions au sein de l’hôpital. Aimable Jayet, dans un espace plus intime, va écrire et dessiner sur des cahiers ou dans leurs marges, entre les lignes des journaux. Marguerite Sirvins brode dans la salle commune ou dans la lingerie du service, puis des années durant, tire les « fils de ses draps pour recoudre des noces imaginaires » ! C’est dans l’enfermement de sa cellule que Clément Fraisse sculpte « son lambris ». Le jeune Gérard troqua peintures et couleurs de l’enfance contre de la pellicule photographique. D’autres aussi, comme Benjamin Arneval, dont le récit pictural fut des plus éphémères… Des productions furent saluées, primées lors de concours et expositions organisées à l’hôpital Sainte-Anne, à l’Hôtel de Ville de Paris et ailleurs. Leur culture artistique n’a pas permis qu’elles puissent être retenues au titre de l’art brut, comme celles de Suzanne Alluson.Mireille GAUZY du Collectif Rencontres

Un bateau de Forestier.

Midi Libre le 17 Juin 2007.





Timbres bruts

24 05 2007

La Poste propose deux timbres dédiés à l’art brut. Ce qui tombe bien, tant on oublie souvent que ce type de création peut prendre une forme épistolaire. Nombreux sont les artistes d’art brut à avoir créé leur propre écriture, à s’être lancés dans des correspondances obsessionnelles (dont ils étaient la plupart du temps les seuls destinataires), ou à avoir enluminé lettres et enveloppes. L’un des timbres de La Poste, d’une valeur d’un franc, est justement dédié à un scripteur fabuleux, le Bernois Adolf Wölfi (1864-1930). Interné à l’asile psychiatrique de Waldau, Adolf Wöfli s’est lancé dans un récit cosmogonique sans fin, couvrant 25 000 pages de motifs bigarrés, de personnages invariablement masqués, de partitions musicales, de créations littéraires. Il est l’incarnation même de l’artiste d’art brut, retiré du monde, créateur de son propre univers et de son propre style, travailleur compulsif jamais à court d’inspiration.

L’autre timbre, qui vaut 1fr.80, propose une œuvre équestre (mais est-ce vraiment un cheval?) de Carlo Zinelli. Cet artiste italien (1916-1974) peignait à la gouache le recto et le verso de feuilles de papier, enrichissant parfois ses compositions de collages et de très nombreuses inscriptions. Carlo Zinelli a été interné à Vérone à l’âge de 31 ans. Dix ans plus tard, l’hôpital autorisait Carlo Zinelli à fréquenter un atelier de peinture. Il a ensuite réalisé près de trois mille dessins pendant une quinzaine d’années.

Le Temps le 24 Mai 2007.