A. Guérison – utilisation d’un rituel pour soigner – théâtralisation
Sur les peintres guérisseurs je reprends un texte de Thierry Davila :
« Reste que l’art médecine au XXème siècle, sous chacune de ses expressions, prétend ou rêve d’une certaine efficacité médicale. Et si tel est le cas, on peut aussi se poser la question de savoir – ne serait-ce que sur le mode d’une fiction théorique – comment cet art peut soigner. Serait-ce parce que, condensant une dimension sacrée présente dans les formes religieuses anciennes (icônes, reliques), il réactive, en la sécularisant, la capacité curative de ce qui est hypostasié ?… Serait-ce parce que la fréquentation des ouvrages de l’art engage à une certaine croyance – la croyance en la beauté et en sa force transhistorique – laquelle serait alors et en quelque manière comparable à cette foi qui guérit dont parle Charcot, qui fait spectaculairement disparaître chez le patient des troubles, des dérèglements d’origine hystérique, en produisant des miracles thérapeutiques ? Toutes ces conjectures, aussi gratuites soient-elles, que l’on pourrait multiplier quasiment à l’envi, ne sauraient pour autant dissimuler ce qui, dans les opérations, le statut, l’efficacité supposés de l’art médecin, permet tout de même de discerner des mécanismes généraux qui ressortissent effectivement à un certain ordre médical structurel organisant ce champ, au-delà des expressions plastiques singulières développées par les œuvres, et dont l’anthropologie a montré que la réalité perdure. » (Les œuvres agissantes, Réunion des Musées Nationaux, p. 261)
Indiscutablement la dimension sacrée existe chez nos peintres. Ceci étant, leurs œuvres, à ma connaissance, n’ont jamais produit de miracle thérapeutique. Pour Augustin Lesage, il me semble que ses peintures n’ont jamais été considérées comme bénéfiques ou porteuses de quelque pouvoir de guérison que ce soit, même si lui-même exerça longtemps, de façon spontanée, le « métier » de guérisseur. Pour Fleury-Joseph Crépin, une fonction bien précise leur a été attribuée : 300 toiles pour arrêter la guerre, et 45 pour pacifier le monde, suivant les instructions de ses guides. Par ailleurs il semblerait que certaines personnes, dont sa propre fille, leur auraient attribué le pouvoir d’éviter la dévastation des maisons. On peut supposer qu’elles puissent ainsi jouer le rôle de talisman. Quant à Stéphane Novack, il considère très clairement ses peintures comme ayant un pouvoir bénéfique, que l’on pourrait qualifier de talismanique. Elles sont pour lui susceptibles d’agir directement sur celui qui les regarde.
Je reprends le texte de Maurice Fréchuret :
« Dans la perspective d’un Art qui, au cours du XXème siècle, s’attribue lui-même une fonction thérapeutique, les deux figures que sont l’image en-soi et l’action qui l’environne vont déterminer deux approches qui pour différentes qu’elles sont, travailleront à la création d’une fonction que, depuis longtemps, l’art avait désapprise. L’activité artistique, en un siècle pourtant si décidé à lui offrir son affranchissement total en la libérant de toute fonction, trouve, dans les motivations explicites de certains artistes, de quoi s’inscrire dans les pratiques humaines fondamentales. L’art allait à nouveau trouver son exercice, non point, comme on l’a trop rapidement affirmé, dans la seule expérimentation de ses développements formalistes, mais avec un vrai projet, celui d’aider autrui à recouvrer l’équilibre rompu, celui de l’aider à reconquérir une santé détériorée. Henri Matisse, Fernand Léger, Sam Francis, Antoni Tapies, Joseph Beuys, Lyhia Clark, et d’autres, tous ici inscrivent leur art dans ce projet, tous confèrent à leur œuvre le pouvoir insigne de soigner. » (Art et médecine, Réunion des Musées Nationaux, p. 29). Nous sommes ici dans une démarche intellectuelle réfléchie dont on peut penser qu’elle est sincère et développée par des hommes cultivés, qui sont devenus de grands artistes de la modernité.
Pour compléter, page 32 :
« A la première partie du siècle correspond un type d’œuvres dont les propriétés thérapeutiques agissent directement sur le spectateur regardeur. L’action bienfaitrice s’exerce, dans ce cas, à l’instar des ancestrales images qui guérissent dans la tradition desquelles ces œuvres semblent s’inscrire : leur efficacité se révèle sans le recours de quoi ou de qui que ce soit d’extérieur. Un rapport direct s’établit entre elles et celui qui dans leur proximité immédiate, les sollicite. Ce faisant, elles restent dans cette toute-puissance qu’on leur a toujours reconnue et au nom de laquelle elles furent parfois frappées d’interdiction. La deuxième moitié du siècle, dont le début est indubitablement marqué par la guerre et l’immédiat après guerre, voit peu à peu faiblir cette faculté de l’image au profit d’une pratique artistique ouverte à l’exploration des attitudes et aux influences que celles-ci sont capables d’exercer sur les participants. Une génération entière de créateurs va ainsi se livrer à une lecture radicalement différente du rôle de l’artiste, moins tourné vers la production d’un objet pérenne que vers la mise en place de procédures comportementales susceptibles de marquer les esprits et dans le cas qui nous intéresse, la réalité des corps. »
Avec les mots « procédures comportementales » nous commençons à approcher du sujet qui nous occupe, le chamanisme, au sens où Augustin Lesage. comme Fleury-Joseph Crépin, exercent leur « art » avec des procédures et suivant des rites et des techniques bien définis, dictées par leurs guides, et qui permettent indiscutablement d’obtenir des résultats formels très proches de ce que l’on peut trouver dans toutes les expressions artistiques archaïques des civilisations premières. Mais en aucune façon ces procédures comportementales ne sont utilisées dans un but thérapeutique pour autrui, en quoi elles se différencient des techniques de guérison utilisées par les chamanes. La différence essentielle réside dans le fait que leur démarche n’est en aucune façon intellectuelle, ou réfléchie, le créateur n’ayant attribué aucun objectif d’ordre social, financier ou religieux à sa peinture. L’un et l’autre, Crépin et Lesage, se sont toujours interrogés sur les motifs de leurs guides et la finalité de ces réalisations.
Fleury-Joseph Crépin à Jean Dubuffet : « Mes tableaux n’ont pas de titres. je ne comprends pas ce que l’on me fait faire, pourquoi on me le fait faire, ni quand s’arrêtera ce beau travail. » (L’Art Brut, n° 5, Paris 1965, p. 21).
Augustin Lesage au docteur Osty : « Je suis un ouvrier à la disposition des esprits. Maintenant avant de peindre je me recueille et je suis mieux sous la domination de mes guides et le travail est si facile. » (L’Art Brut, n° 3, Paris 1965, pp. 55-57).
Si nous comparons ces créateurs médiums, aux autres créateurs d’Art Brut, ils ne sont pas schizophrènes et encore moins autistes. Michel Thévos nous dit :
« La relation aux soins est une relation nécessairement personnelle, il s’agit d’un processus essentiellement générateur et centrifuge, il définit la pratique des auteurs d’art Brut comme un travail visant à l’exception du sens, à son renoncement. Cette exemption du sens qui interdit tout commerce aux autres permet une plus grande disponibilité pour soi et dans le cas d’une volonté auto soignante une efficacité accrue. »
Michel Thévoz.fait sans doute allusion d’une certaine manière à l’Art thérapie, où le malade utilise des outils et des techniques permettant de distraire son mental, et par là même d’apporter une évolution positive à sa pathologie que nous pourrions qualifier d’auto-thérapie.
Néanmoins on peut considérer que, très probablement, la musique au début pour Fleury-Joseph Crépin, et la peinture ensuite pour les deux, telle qu’elle est pratiquée inconsciemment, et d’une manière répétitive et obsessionnelle, ne peut pas être sans influence sur leur mental. Il est très probable, voire évident, que la peinture de Stéphane Novack a joué un rôle thérapeutique en ce qui le concerne, lui évitant probablement de sombrer dans la schizophrénie et l’autisme. Le fait de se trouver face à une toile blanche qu’il faut couvrir vous met face à vos visions et vos délires, tel le thérapeute qui vous renvoie votre image, la toile jouant le rôle du miroir et vous obligeant à assumer votre Moi. Cette technique de peinture oblige l’auteur par ailleurs à une grande maîtrise de ses gestes et par là même à une extrême concentration, favorisant la maîtrise de ses émotions et le contrôle de son esprit. Pour ma part, je n’assimile pas Stéphane Novack au chamanisme, car il n’est pas intégré socialement et ne fait pas bénéficier de ses capacités les individus qui l’entourent.
A ce sujet nous pouvons dire : en ce qui concerne la problématique de l’activité de guérisseur d’Augustin Lesage et de Fleury-Joseph Crépin, il n’y a de mon point de vue aucune relation possible, au sens où en 1937, époque à laquelle Crépin fréquente les milieux spirites et aurait rencontré Lesage, celui-ci a mis fin à ses pratiques depuis 23 ans, suite au procès intenté pour exercice illégal de la médecine
Les supports : l’expression artistique n’est pas en soi utilisée pour guérir. Peut-être a-t-elle pour Novack ou Crépin un certain pouvoir assez proche du talisman, mais en tout état de cause ce fait n’est pas manifestement revendiqué par le peintre et c’est à son insu qu’elle est chargée d’une telle capacité. Crépin sans doute a utilisé un support papier portant son paraphe pour soigner à distance, il y avait une certaine forme de mise en scène chez Lesage, l’eau utilisée étant un symbole de pureté par excellence, mais en aucune façon nous ne retrouvons la théâtralisation propre au chamanisme.
Leur propre capacité de guérisseur n’est pas liée à leur expression artistique, il semble qu’elle soit innée, puis révélée dans un contexte stressant ou lors d’un choc traumatique. Chez Lesage, cette capacité est simultanée ou immédiatement consécutive à sa première toile. Chez Crépin, elle précède ses premières peintures. Chez Novack,. s’il existe une capacité, elle précède sa peinture et n’y est pas liée. Cela semble être un « don », comme le sourcier est capable de trouver de l’eau.
Les techniques utilisées sont exclusivement l’imposition des mains, qui est une pratique de guérison qui remonte à l’aube de l’humanité. Certains spécialistes pensent que les traces de mains très nombreuses dans certaines grottes préhistorique furent utilisées à des fins thérapeutiques. Loin d’être confinée à une seule culture ou à une seule époque, l’imposition des mains est une pratique curative qui fut très répandue, notamment en Chine, au Tibet, chez les Esséniens, en Egypte, chez les hommes-médecines aborigènes, ainsi que chez certains Rois de France, qui possédaient un magnétisme leur permettant de guérir certaines affections physiques. Cette méthode de guérison fut utilisé par Jésus : « on reconnaîtra à ces signes ceux qui croient. En mon nom… ils poseront leurs mains sur les malades et ceux-ci guériront ».
Dans la peinture de Fleury-Joseph Crépin, il est intéressant de constater que la plupart des représentations de personnages humains sont dépourvues de mains, à l’exception de six toiles : les n°s 2 et 34 et, dans les tableaux merveilleux, les n°s 1, 13, 24 et 25. Dans le n° 2, elles sont séparées du corps du personnage et dans le n° 34, l’une des toiles les plus énigmatiques (le cyclope), elles prennent une importance démesurée.
Aujourd’hui cette technique du « Toucher Thérapeutique » a fait l’objet de nombreuses études scientifiques. Le docteur Dolores Krieger s’est basée sur des données expérimentales. En quinze années de recherches, les preuves scientifiques abondent pour démontrer les multiples effets de cette approche. Trois constatations s’imposent:
- le T.T. provoque une relaxation profonde chez le receveur, comparable à celle de la méditation ;
- le T.T. diminue ou élimine la douleur de façon notable ;
- le T.T. active le processus d’auto guérison chez le receveur, en particulier la cicatrisation des plaies et des fractures.
D’autres études plus spécifiques tendent à démontrer que le T.T. est particulièrement efficace pour traiter et soulager des troubles du système nerveux autonome tels que la tachycardie, la dyspepsie, les maux de tête. Certaines expériences de Dolores Krieger démontrent même que les paraplégiques peuvent ressentir des sensations de chaud ou froid sans qu’il y ait de circuit neurologique approprié pour transmettre un message.
Copyright © Gilles Lewalle.
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