Partie 2 - C
C. Garder le contrôle de son esprit – extase, transe, vision – états de conscience modifiée
Contrairement à d’autres artistes d’Art Brut, ceux-ci ont toujours gardé le contrôle de leur esprit. Ils furent mariés et eurent des enfants, furent socialement intégrés. C’est ce qui les différencie de la majorité des autres créateurs médiums dont certains furent internés Ils disaient peindre sous l’emprise de leurs guides dans un contexte particulier, la nuit, dans le calme, et sans être interrompus dans le cas de Crépin.(donc dans un état de « conscience modifiée »). Leur peinture, telle qu’ils la pratiquaient, implique une grande maîtrise du geste et une extrême concentration de l’esprit. Ce « rituel » ne peut pas être sans influence sur leur mental. Ce mode de figuration parfaitement symétrique jusque dans les moindres points de couleur répétés à l’infini permet probablement d’unifier le cerveau droit et le cerveau gauche. Association parfaite de la maîtrise du geste répétitif et de la création non figurative. Les caractéristiques communes de leurs peintures (symétrie et utilisation du point) ont probablement permis à ces personnes d’entretenir, voire de développer, une certaine forme d’équilibre mental. Bien que Wölfli, en termes d’expression formelle, soit assez proche de Crépin, il semble que sa création n’ait pas eu d’influence bénéfique sur son mental et il n’avait aucune capacité de guérisseur.
A ce propos le texte de Jean Dubuffet paru en 1965 publication de la compagnie de l’Art Brut fascicule N°5 pp. 44/63 est tout à fait intéressant :
« Il faut observer que la symétrie est universellement ressentie comme étrangère à la nature, comme un principe appartenant en propre à la cervelle humaine….Aussi voit-on invariablement apparaître les emblèmes de formes symétriques dès qu’est voulue une suggestion du surnaturel et de la domination des mondes, et cela que ce soit chez les nègres, chez les blancs ou chez d’autres. »
Ce texte est aujourd’hui, pour moi, empreint d’une grande lucidité. Quand Didier Deroeux travaillait sur le livre de Fleury-Joseph Crépin, je me posais à cette époque les questions de ces fameuses similitudes. Elles sont de plusieurs ordres :
La symétrie suivant un axe vertical. A la lecture d’un livre sur l’Egypte, je découvre que l’art égyptien est symétrique et que ce peuple est très tourné vers l’inconscient. Depuis, je constate que dans les arts premiers cette caractéristique se retrouve très souvent. Les Algonquins, peuple chasseur et pêcheur, puisent leur inspiration dans les rêves, leurs compositions artistiques symétriques s’organisent autour d’un axe vertical. C’est aussi le visage du Christ sur une icône, un reliquaire Kota du Gabon, un crucifix, et dès qu’est voulue une suggestion du surnaturel. Comme le dit Dubuffet, la symétrie appartient en propre à la cervelle humaine. Les occidentaux sont essentiellement formés à faire fonctionner le cerveau gauche, siège de la pensée analytique concrète et matérielle. Si la peinture est bien l’expression du Moi intérieur, cette symétrie ne serait-elle pas la concrétisation formelle d’un état mental unifié, cerveau gauche/cerveau droit, comme chez les grands méditants, en quelque sorte synonyme de l’état d’extase ou visionnaire ?
Une autre similitude est celle de la technique utilisée : les points. A cette époque Jean Clotte et D. Williams sortaient leur livre, Les chamanes de la préhistoire et développaient leurs théories. J’y découvre les ressemblances étonnantes entre un tableau de Crépin, le n° 6 Cat. et 6 Bis de 1939 et la photo n° 28 « Sujet extraordinaire issu d’une hallucination. Natal drakensberg” p.35. Il me semblait donc intéressant de suggérer que l’impression répétitive de points, que l’on retrouve partout dans les peintures pariétales, puisse permettre d’accéder à des états de conscience modifiée. Le point dans les gravures rupestres du monde entier peut avoir des significations variables, il conserve en général le rôle d’un verbe d’action. Disposer 1500 gouttelettes de peinture à l’heure durant des nuits entières dans une extrême concentration, tout comme les partitions musicales que Crépin écrit d’une manière intensive, sont pour moi des usages propres à modifier l’état de conscience d’un individu. Susceptibles de générer des visions ou des délires. Le point étant en lui-même le fondement de toute chose, un remarquable aspect dans une peinture aussi chargée d’un certain sacré.
« Les états de conscience modifiée sont aujourd’hui bien analysés, ils sont connus depuis Platon. Chez le Vedanta indien, il existe 3 états de conscience standard auxquels s’ajoute un quatrième appelé Samadhi. Le bouddhiste japonais au cours de sa méditation assise Zazen cherche à établir un juste équilibre entre l’excitation et la somnolence. Les états d’oraison et d’extase ne semblent pas différents dans leur vécu de ce que nous disent les mystiques juifs, chrétiens, hindouistes, bouddhistes et le témoignage des soufis. mis à part les références théologiques. Cependant, selon la valorisation spirituelle, artistique ou philosophique que le sujet et son environnement social promeuvent, on peut avoir à classer différemment certaines expériences phénoménologiquement identiques, par exemple une ‘hallucination’ peut se reconvertir en ‘vision inspirée’, une léthargie en extase. » (docteur Bernard Auriol, auriol(at)free.fr)
Je pense que Crépin est un grand mystique qui pratique d’une manière intuitive (dictée par ses guides) des techniques qui lui permettent d’accéder à des états de conscience modifiée (voire pathologique), et ainsi d’harmoniser le fonctionnement de son mental. Son expression artistique lui sert de support à la méditation. Comme telle, elle est aussi l’instrument de sa propre mutation : il se fait aussi par l’œuvre plus qu’il ne prétend la faire, ce qu’il n’a jamais prétendu d’ailleurs.
Copyright © Gilles Lewalle.
Bonjour,
Merci pour ce site et pour cet article que je cherchais sans me douter de son existence…
Etant moi-même en train de rédiger un mémoire sur ma production plastique ( une sorte d’action painting ambidextre), je ne peux que me réjouir de lire un article dans lequel mes motivations artistiques relatives aux E.M.C sont abordées… Très intéressant de voir que l’on n’est pas toujours le seul élaborer des théories et des rapprochements entre une pratique Artistique et un développement personnel.
Merci et bonne continuation.