Partie 1 - E
E. Garde le contrôle de son esprit
De nos jours on pense généralement que le comportement singulier des chamanes en transe relève du comportement humain dit normal, et certains y voient même un talent psychobiologique universel. Le chamane pathologique et vainement rêveur de jadis est devenu aujourd’hui un créateur admirablement imaginatif. Le parallèle le plus frappant avec la folie chamanique se trouve peut-être dans la schizophrénie. La crise schizophrénique est susceptible de plonger l’individu dans des effrois comparables aux visions initiatiques du chamane sibérien. Ce qui n’empêche pas la différence d’être grande, tant sur le plan social que psychologique. Là où la concentration du chamane est accrue, se disperse celle du schizophrène. Le chamane garde un puissant contrôle de son esprit, alors que la schizophrénie occasionne la perte de ce contrôle ; et tandis que l’expérience du chamane revient toujours à la société où elle est partagée pour le bien de tous, le schizophrène se retrouve piégé dans une expérience privée, proche de l’autisme. Hors transe, le chamane est habituellement quelqu’un de normal, voire d’ordinaire. Comme toujours avec les personnalités créatives, certains chamanes semblent hypersensibles ou étranges, alors que d’autres sont des membres compétents et robustes de leur société. C’est donc la société qui fait la distinction entre le comportement du chamane et celui du schizophrène ou du psychotique. L’un devient un héros, alors que l’autre est bon pour l’asile. Le chamane vit au bord de l’abîme, mais il a les moyens de ne pas y choir.
Copyright © Gilles Lewalle.
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