Fleury Joseph Crépin

Sans titre 1939, 0,52 × 0,33 mSalué, célébré, étudié par Jean Dubuffet, André Breton, Charles Estienne, Crépin est cependant resté un peintre méconnu. C’est probablement parce que, parmi les «singuliers de l’art», il aura été des plus atypiques, des plus extraordinaires et finalement des plus inclassables et dérangeants. Pas «dérangé», loin de là, jamais suspecté de folie ni menacé d’internement, parfaitement «rangé» au contraire, à l’aise dans la société qui l’avait vu naître et passer l’essentiel de son existence d’honorable et modeste artisan, fils et petit-fils d’artisan, avant qu’il se mît à «peinturer» sans davantage d’excentricité ni de scandale.

De fait, son goût de la société était extrême. Brillant musicien (de là sa conscience du rôle social de l’art), flatté de ses succès auprès du public comme auprès de «chefs de musique» plus en vue, il assuma son dernier rôle de «peintre autodidacte» et de provincial exposé à Paris avec brio, alliant parfaitement l’assurance et la modestie. Il s’expliquait volontiers de sa peinture, et c’est sans gêne aucune, sinon avec un plaisir évident, qu’on le voit échanger des lettres sur ce sujet avec André Breton.

D’où venait-il, qu’était-il, où allait-il ? Il n’en était certes pas à se poser les questions de Gauguin, et Hénin-Liétard n’est certes pas la Polynésie. Mais dans ce pays de mines, de cités ouvrières, de champs et de canaux, il n’était guère d’espace ou d’élément, eau, terre, feu, air, qui n’ait été modelé par le travail de l’homme, valeur toujours centrale chez Crépin. Même le travail qui se faisait au fond de la terre, dans les tailles et les bovettes, occupait progressivement le ciel, avec les terrils dépassant les chevalements. Univers fantasmagorique et mouvant, quoique tout réel, dont a parlé un peu Zola.

Crépin ne fut jamais mineur comme Lesage. Mais au contact de chacun des éléments qui constituent le monde. En haut des toits et dans les airs, en tant que couvreur, commandant au feu et à l’eau comme plombier, sondant la terre en ses tréfonds en tant que puisatier.

Que se passe-t-il chez le radiesthésiste, que peut ressentir le sourcier ? Tout à ses préoccupations professionnelles, supposant ici l’effet et la perception de certaines forces obscures ou insoupçonnées utiles à l’humanité, Crépin était disposé à admettre la validité des théories spirites, auxquelles on l’initia, mais qu’il reçut pour autant qu’elles convenaient à sa propre expérience et à son usage personnel. Voilà dans quelle exacte mesure on peut le rattacher aux peintres «spirites» tout aussi bien qu’au surréalisme ou à l’«Art brut», «étiquettes» dont il n’aurait ni perçu ni récusé les présupposés contradictoires, tant sa vie intime semble dominée par le souci de l’harmonie et du bienfait.

Faire le bien, et faire bien, les marques de cet état d’esprit dans le Nord de la France remontent beaucoup plus loin que l’abbé Lemire, la «démocratie chrétienne», les jardins ouvriers et le paternalisme des patrons «chrétiens sociaux». Du temps que bourgeois, paysans et artisants riches soignaient «leurs pauvres». Vieille solidarité campagnarde entre gens du même pays. On peut penser que Crépin se sentit aussi flatté de vérifier ses dons de guérisseur que d’éprouver ses talents de compositeur et de chef d’harmonie après être passé maître dans son métier - toujours le résultat était beau à voir, et tout le monde était content. Déjà, le beau c’était le bien.

Enfin, fort tard, Crépin se mit à «peinturer». Non que sa retraite fût oisive. Trop occupée même par les nouvelles du monde. Munich, la menace toujours plus instante de nouvelles «hostilités». La Grande Guerre, particulièrement atroce et brutale dans le Nord de la France, suintait encore de ses stigmates ou sous leurs pansements: ces villages entiers qu’il avait fallu rebâtir à neuf, ces cimetières militaires s’étendant à la place des champs, ces souvenirs et ces obus qu’on exhumait tous les jours… Tout cela que le travail de l’homme avait fait, ces briques qu’on avait bien relevées, ces toits qu’on avait bien recouverts, voilà qu’à nouveau ils allaient vaciller ? Grand scandale de l’homme du métier, qui savait d’architecture ce qu’il fallait.

Tel est probablement le désordre cosmique auquel Crépin entreprit, sur des sollicitations demeurées obscures pour lui comme pour ses commentateurs, à la fois de mettre ordre et de mettre fin. Sa mission, dont il s’acquitta avec le plus grand soin - le meilleur fournisseur de peinture, tout de suite -, avec une confiance aveugle en ce qu’il faisait et beaucoup de contentement à contempler sa sûreter de main et la qualité de ses résultats, consista sûrement à occuper l’Occupation de l’intérieur, et peut-être à en rythmer le déroulement, ou à en commander la durée (sinon les événements) par le nombre de ses tableaux. Toiles qui eurent au moins cet effet magique dont il a tenu à témoigner, de tenir à distance les Allemands qui n’osaient pas y toucher… Des armes passives!

Tableau merveilleux 1948, 0,82 × 0,67 m La réalisation d’un nombre préétabli de tableaux pour hâter la fin de la guerre, puis une nouvelle série dont l’achèvement, accompagnant la reconstruction de l’après-guerre, précéderait de peu la mort du peintre devenu moins utile, voilà la contribution de Crépin à la Résistance et à la Libération. Était-ce joie ou pénitence, que de réaliser tant de gouttes de peinture par jour ? Y avait-il un héroïsme messianique à se sacrifier, à rapprocher la date de sa mort en même temps que le salut du monde ? Énigmes qu’il a sûrement dû affronter lui-même, mais en tirant toujours du plaisir de la tâche matérielle accomplie. L’art n’avait pour lui rien d’abstrait. Si obscure, isolée et apparemment dérisoire que fût cette résistance, par l’art elle gardait aussi sa dimension sociale, car Crépin usait des formes et des couleurs comme des rythmes et des sons, selon les harmonies alors en vogue à Hénin-Liétard, criardes. Polka pour piston solo.

Or ce n’était pas les esprits qui s’étaient invités à Hénin-Liétard, mais l’histoire mondiale. Elle y dépêchait ses nouvelles, faisait passer ses troupes, en prenait parfois les enfants… Et pourquoi pas l’inverse ? Crépin se prépara à offrir un de ses tableaux au maréchal Staline, et aux autres vainqueurs de la guerre, De Gaulle, Roosevelt, Churchill - peut-être s’amusa-t-il à penser que c’étaient eux aussi des chefs d’orchestre. Or ils étaient quatre, comme les pointes de ces étoiles dont il avait «peinturé» un si grand nombre. Quelle belle conclusion d’une guerre étendue à tous les coins du monde équidistants d’Hénin-Liétard! Sur le plan de la forme comme de l’idée, le peintre avait de quoi être satisfait.

Rien de plus attaché au monde et à la matière que cette nécessité qui paraît avoir animé Crépin au tard de sa vie, quand les épreuves personnelles, la retraite et le vieillissement auraient dû en faire une victime résignée d’une Histoire de plus en plus accablante. Or il trouva une nouvelle jeunesse, et un nouveau sens du monde. Et puis, pour lui qui n’avait pas fait la Grande Guerre, inutile comme on voyait, une exemplaire revanche contre cet autre vieillard, le maréchal gâteux qui prétendait avoir sauvé la France. Comme l’histoire nous le montre, Crépin fit mieux que cela, il connaissait la musique, et il savait ce qu’il avait à peindre.

Ainsi, le monde de Crépin est le commencement du nôtre, il y a un demi-siècle. Ni un autre monde, ni un nouveau monde, mais le monde tel que peut l’envisager un poète, un peintre, un musicien, et qui attend toujours ses prolongements.

Copyright © Comité Crépin.

Informations:

  • Catalogue raisonné de Fleury Joseph Crépin 1875-1948, Didier Deroeux Idée’Art Paris 1999.

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